Anh Mat | Achète-moi la télé

lundi 1er septembre 2014, par Jean-Marc Undriener

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« S’il te plaît achète-moi la télé.
— Pardon ?
— Achète-moi la télé.
— Je ne comprends pas bien...
— Je te plais ?
— Oui, tu me plais.
— Alors je suis tienne. C’est tout ce qu’il te faut comprendre.
— Mais nous nous connaissons depuis quelques minutes à peine.
— Ça ne fait rien. Tu m’aimes ?
— ...
— S’il te plaît, achète-moi la télé.

Achète-moi la télé... Qu’est-ce que ces mots viennent faire dans une première rencontre ? Est-ce son prix pour la nuit ? J’aurais pu ne pas en douter si seulement elle m’avait demandé de l’argent, mais la télé, ce n’est même pas un prix, c’est juste absurde ! Ce que je devine être à ses yeux me rebute un peu mais comment résister à cette violente envie de baiser...

J’ai hésité quelques minutes avant de l’aborder mais elle peinait tant à se donner des allures qu’il était à présent presque impoli de ma part de ne rien lui répondre. Si elle savait, malgré ses milles précautions inutiles pour la dissimuler, sa dégaine de plouc est flagrante, toute clinquante de toc, chaussée de longs talons dans lesquels elle ne sait même pas marcher... elle est d’un grotesque ! Chacun de ses gestes hésitants semblent réciter, malgré toute son application, un rôle qu’elle ne maîtrise pas encore. Elle débute, probablement.

Je me demande ce qui rend cohérent toutes ces choses qui la déguisent et qui s’opposent les unes aux autres. Tout sonne si faux et pourtant rien en elle ne se contredit. Ce qui ne lui va pas lui va comme un gant, un gant qui a dû en essuyer pas mal dans le salon de massage où elle bosse, des petites et des grosses, des propres et des qui-puent, c’est peut-être encore une gosse mais je parierai qu’elle en a vu des kilomètres, alors mes centimètres à moi n’aggraveront pas son affaire ! Je pourrais toujours prendre une mine de circonstance une fois sur elle, histoire de me donner bonne conscience, garder à l’esprit qu’elle ne serait pas du tout intéressée si les poches de mon bermuda ne faisaient pas à chaque pas chanter les pièces et les billets. Rien de vénal, juste normal quand on est sans le sou... et puis un peu de bonheur pas cher à portée de main, ce serait idiot de se le refuser ! Je ne vais pas rater l’occasion de faire cocu ma main droite, elle a eu beau m’être fidèle durant les mois de sécheresse, je ne lui en suis pas pour autant reconnaissant. Je me souviens à peine à quoi ressemble le visage d’une petite qui jouit c’est pour dire ! Je ne sais même plus sur quoi me masturber tant j’ai vidé les fonds de tiroirs de souvenirs de nuits trop rares passées à deux, les mêmes toujours ressassés, déshabillés, léchés, doigtés, pénétrés, claqués, réinventés, dénaturés et ce jusqu’à épuiser tout leur potentiel de bandaison ! Il n’y a vraiment plus rien à en tirer de mes souvenirs, pas une goutte, même avec beaucoup d’imagination ! Alors je ne vais pas me refuser ce qui se présente, surtout quand ce qui se présente à des jambes pareilles ! C’est légitime non ? Pourquoi devrais-je renoncer ? Au nom de quel sermon ? Tu crois qu’elle fait ça pour survivre ? Je peux te dire qu’on peut en trouver du travail ici, partout, surtout avec un profil dans son genre, même pas besoin de diplôme, son joli cul a bien la valeur d’un doctorat. Fallait être plus maline, plus ambitieuse, c’est tout ! Elle est juste victime de son manque d’intelligence pour les choses pratiques. Ça arrive, même aux plus jolies. Et puis qui te dit qu’elle se sente victime, accablée d’une tragédie ? Elle en tire même peut-être un peu de fierté. Certes, elle la criera pas sur les toits... elle la gardera pour elle, au chaud, pour l’amour propre. Un touriste qui te choisit parmi toutes ces abandonnées de la vie nocturne d’ici, c’est loin d’être rien, c’est même plutôt flatteur non ? C’est vrai, j’aurais pu en choisir une autre, c’est pas le choix qui manquait : elles étaient toutes là, dans leur couloir, avachies d’ennui, d’attente, sur un long canapé en cuir, ensemble, en meute, parfumées de mauvais goût, à peine vêtues, les seins sur les jambes, les unes sur les autres, derrière en avant, dégoulinantes d’initiatives, toutes fin prêtes à faire saliver la curiosité d’un homme passant par là. Il y en avait bien deux trois autres qui pouvaient être intéressées mais c’est bien vers elle que je me suis dirigé juste parce-que malgré son service qui se terminait, elle ne semblait pas pressée de partir... C’est comme ça qu’elle m’a proposé de prendre un café pas plus. C’est déjà bien assez un café, un regard, une idée, des mots d’amour et d’argent. Quelle heure est-il ? Bien trop tôt ! Et puis si je pouvais ne pas rentrer seul ce soir... Allez ! Remue-toi ! Un peu de courage ! Du cran trouillard ! Tente donc :


— Allons dans ma chambre, lui dis-je. »

Et voilà qu’elle me le refuse ! Qu’elle ne le peut pas ! Qu’elle n’en a pas le droit ! Pas le droit de monter avec les clients dans leur chambre ! Interdit ! Elle travaille dans cet hôtel, risquerait même le renvoi si quelqu’un la surprenait... et risquer de se faire renvoyer, elle ne peut se le permettre, pour rien au monde ! Elle en serait accablée de honte ! Traînée dans la pire des boues ! Mais j’y pense, c’est tout de même étrange qu’elle ne puisse se vendre ici... me serais-je trompé ? Elle ne se prostitue peut-être pas après tout... ou ne peut-elle le faire que dans les cabines de la salle de massage du cinquième, que c’est plus sûr pour elle et plus discret pour l’hôtel ? Personne n’ignore ce qui se passe entre une petite masseuse de province vietnamienne et un client une fois la porte close. Le gérant de l’hôtel, le personnel, les passants, la police, ses amis, sa mère et peut-être même son père ! Tu te rends compte ! Tous ! Je dis bien tous les gens de son entourage le savent ! Et le savoir leur fait probablement fermer les yeux plus aisément. Certains d’entre eux ont même pris l’habitude de s’y rendre, à l’abri du silence de tous... alors dans ces conditions, comment croire qu’elle ne fait que masser ?

Chacun dans notre coin, attendant lâchement que l’un d’entre nous fasse le premier pas, nous continuons à marcher, sans un mot, sur les bords du fleuve. Le paysage y est contradictoire et donne l’impression que tout a été posé là provisoirement depuis une éternité. Quelques pancartes publicitaires immenses surplombent les arbres d’un bout de jungle. On aperçoit aussi des maisons de tôles comme greffées au cœur des arbres, elles semblent tellement fragiles, elles sont pourtant bien là, ancrées, indéracinables, à même le fleuve, ce jus de terre qui tend vers le jaune, bouillon d’une drôle de soupe où flottent fruits et légumes gâtés, quelques rats morts, feuilles de banians déchirées, sacs plastiques et autres canettes de bière rouillées, probables restes d’une ivresse de pêcheurs qui picolaient, un soir par là. La nuit, il n’y a plus que le bruit de l’eau, parfois une barque, au loin, là-bas, dans le noir, laissant échapper de légers coups de rames, mais à part ça, la nuit, le fleuve est d’un calme à rendre fou.

Elle a beaucoup hésitait avant de se décider à m’inviter chez elle. Je ne sais pas ce qui semblait la retenir, de quoi elle avait peur, peur de moi, peur de coucher avec moi, peur que je ne la paye pas... et puis c’est en passant le pas de sa porte que j’ai enfin compris...

Chez elle : rien. Le lieu est vide, comme si elle venait d’y emménager. Mais l’air, l’usure et l’habitude avec laquelle elle y déambule me fait écrire qu’elle a emménagé depuis longtemps déjà... comme si depuis le premier jour où elle posa les pieds ici, rien n’avait bougé. Rien, puisqu’elle n’avait rien à y mettre, si ce n’est quelques bricoles, même pas de quoi faire le minimum : une petite natte pour dormir, un ventilo, une bouteille de gaz, un réchaud, deux casseroles par terre, des cintres suspendus à un fil électrique, deux trois robes tentant tant bien que mal de sécher, un peu de vaisselle, un balai... et c’est à peu près tout. Quatre murs, une grande ampoule déversant sa lumière blanche et cadavérique du sol au plafond, comme pour tuer toute intimité possible, comme pour montrer précisément, sans rien omettre sur son passage, à toute personne qui entre, la misère de cette pièce.
Ce lieu semble fait pour ne rien accueillir, en particulier ma présence qui à ce train là ne tiendra pas bien longtemps. À peine cinq minutes se sont écoulées et déjà je n’en peux plus d’être ici. Je ne sais pas où m’asseoir, je ne sais pas non plus où rester debout. C’est comme si toute ma façon d’être n’était pas la bienvenue et que ce lieu sordide et sale me le faisait comprendre... et cette foutue lumière qui tout entier me transperce ne laisse pas une ombre où lui cacher mon embarras. Je ne dis toujours rien. Elle ne dit rien non plus. Elle me regarde regarder de toutes parts se doutant peut-être du dégoût qui m’envahit à découvrir ça, sa maison, son taudis, son chez soi.

Tiens, quelque chose vient briser en moi ce silence abominable, la voix de quatre mots qui revient et qui ne cesse de répéter Achète-moi la télé. Et ce que j’entendais il y a quelques heures comme le culot d’une putain faisant monter les enchères sur ses services me fredonne aujourd’hui l’enfance d’une formule magique : Dessine-moi un mouton.

Ne s’agit-il pas de la même demande lancinante, cette prière, cet ordre donne, ce vers, ce souhait, cette phrase inintelligible qui dans sa voix semble porter le réel de toute sa vie... à mille mille de toute terre habitée. Je l’embrasse. Je l’embrasse juste pour fermer les yeux un instant et sortir d’ici. Je l’embrasse ne sachant quoi faire d’autre. J’aurais allumé la télé si seulement je lui en avais acheté une. Alors oui je l’embrasse, je l’embrasse comme pour lui allumer la télé, je l’embrasse comme pour lui dessiner un mouton. Mais c’est étrange, elle semble ne pas savoir. Attends, cesse un instant de l’embrasser pour voir ? Regarde-la, elle s’essuie de la main les lèvres, elle en rit même. Je ne sais pas embrasser dit-elle, apprends-moi ! Qu’attends-tu ? Embrasse-la ! Il n’y a rien d’autre à foutre après tout alors je l’embrasse à nouveau. Je l’embrasse comme je le fais d’habitude avec les autres, mais ça ne marche pas. C’est comme si nos lèvres et nos langues se rencontraient mal. Ce baiser-là ne peut être le baiser d’une putain, il n’a rien d’érotique. Il a le goût de l’esquisse, de l’innocence, de l’inachevé. C’est un baiser d’enfant, un baiser qui n’est pas désiré pour ce qu’il peut procurer, un baiser qu’il faut faire, qu’il faut faire pour l’avoir fait, qu’il scelle une promesse entre nous, un secret. C’est un baiser qui n’est pas apprécié, qui cherche encore en quoi on peut trouver du plaisir à faire cela, un baiser qui cherche un sens à l’acte même de s’embrasser. Tiens, elle se retire pour s’essuyer à nouveau les lèvres. Elle veut recommencer, comme pour chercher quelque chose qu’elle n’a pas trouvé. L’amour probablement.

Soudain, le noir.

Elle dit que c’est fréquent dans son quartier les coupures électricité. Quand elles surviennent, on peut voir apparaître à chaque fenêtre de multiples lueurs légères, flammes des petites bougies s’allumant les unes après les autres histoire de ne pas se rentrer dedans, et le voisinage habitué sort quelques chaises devant sa porte d’entrée en attendant le retour de la lumière, de la télé, à l’air tiède d’un coin bien con de cette ville. C’est l’occasion de causer au voisin. Beaucoup de médisances se bousculent dans la pénombre où l’on se plaint d’abord un peu de tout, des prix qui montent surtout, ceux du marché, des terrains, des maisons... la discussion sur les prix n’en finit plus d’assécher les salives, juste pour faire semblant qu’on est en train de se parler, et puis pour le plaisir de débattre au sujet de quelques chiffres. En revanche, quand l’humeur de chacun a envie de se mettre au diapason avec celles des autres, ils se mettent à causer de quelqu’un. Les voisines d’à côté, elles causent de ma petite masseuse pensant probablement qu’elle n’est pas encore rentrée. Vingt-huit ans, toujours pas mariée et qui, à ce qu’on dit, aurait refusé il y a quelques années, sans bonne raison aucune, la main d’un jeune homme de bonne famille...

« Tu te rends compte, vingt-huit ans et même pas un enfant !
— Tant pis pour elle. Elle mourra toute seule cette petite...
— Ça c’est certain ! Quand elle aura le dos lourd comme nos grands-mères, elle ne durera pas longtemps sans un fils ou une fille pour s’occuper d’elle !
— Elle n’aura peut-être jamais d’enfant...
— Pas de mariage, pas de famille, c’est une vie de raté, c’est tout ! C’est une ratée cette fille !
— C’est évident, elle ne fait que des mauvais choix. Avoir refusé ce garçon est la preuve de sa profonde bêtise ! Belle situation, physique agréable... Elle demande quoi de plus ? Sa mère s’était en plus décarcassée à le faire venir chez elle pour le lui présenter.
— Quelle patience sa mère ! J’avais déjà marié ma fille avant même ses vingt ans moi !
— Tu veux que je te dise ? Cette petite, elle ne respecte pas son devoir de femme ! Le train ne passera pas deux fois, elle s’en rendra compte avec l’âge, s’en mordra les doigts. Et puis tu connais ce genre de fille, tu sais ce qu’elles deviennent n’est-ce pas ?
— Des petites catins...
— Exactement !
— Elle travaille dans un salon de massage... On est pas dupes !
— Tu sais comme moi que lorsque nos hommes vont dans ce genre d’endroits, c’est pas pour un mal de dos ! C’est une pute, voilà, une poulette bonne à divertir, pervertir pour quelques nuits les maris un peu las du foyer qui aussitôt sautée l’ignoreront pour la laisser toute seule, avec son sort.
— Et ce sera mérité !
— C’est pour sa maman que ça doit être difficile...
— Certes, mais elle est tout de même un peu responsable, elle ne l’a pas éduquée correctement !
— Faut dire aussi que le père n’arrange rien à l’affaire ! Tu as déjà vu la gueule de son père ?
— Oui, une fois, quand ses parents sont venus pour les fêtes du Tết... Il est tout bonnement effrayant !
— Quand il se lève celui-là, il a du mal à marcher droit tant il est saoul.
— À ce qu’on m’a dit, il ne boit jamais ! Il n’est pas ivre, il est fou !
— Mon dieu ! Je me disais bien que ce type était pas net. Et puis à croire qu’il se change jamais
cet homme-là. Il pue ! Il pue comme un calebar trempé de pisse et de sueur ! Je me demande comment sa femme peut dormir avec ça...
— C’est quand même triste de voir une femme si belle encore à son âge, si instruite, être mariée avec un dingue.
— Elle aurait dû divorcer !
— Et les enfants tu y penses ? Non, non, c’était son devoir de rester. »

Et puis leur commérage commence à s’épuiser. Un lourd silence vient soudain se poser sur leurs lèvres, reposer leur langue. Leurs dents aiguisées rentrées, les yeux terrassés de regards dans le vide, elles se perdent, se gênent mutuellement d’être l’une en face de l’autre sans avoir quelque chose à ajouter. Elles ont déjà fait le tour de la question concernant ma petite masseuse. Alors, elles continueront de parler dans le dos de quelqu’un d’autre, et quelqu’un d’autre, comme ça, pour faire du bruit avant de se séparer sans même se dire au revoir et se jeter chacune devant leur télé une fois le courant revenu. Elles sont toutes seules, les gosses dans leurs chambres, les maris pas rentrés. Elles les soupçonnent d’être en train de se saouler en compagnie d’une de ces jeunes filles toujours pas mariées... Ces pauvres femmes au foyer sont d’un naturel grossier qu’elles entretiennent avec le plus grand soin, comme s’il leur donnait une stature, un rang, l’assurance d’être respectée. Une haine circule dans leur sang comme l’irrémédiable venin d’une rancœur qui a viré au vinaigre, rancœur sans pitié qu’elles rotent avec passion, avec démence même. C’est dans ce quartier qu’elle dort, dans cette incessante rumeur, surveillée par les yeux baladeurs du voisinage qui s’emmerde ferme, quartier où chaque maison n’est qu’un lit pour la nuit, n’est qu’un toit où se protéger de la pluie, quartier de regards à la fenêtre aussi curieux que méchants, où l’on entend en pleine nuit le chant des coqs en train de se battre sous les hurlements ivres des paris de quelques parias du coin. Au pas de chaque porte on se guette, on s’épie. On ne sourit pas au voisin, on s’en méfie ! On le regarde de haut en bas, pour bien lui faire comprendre qu’on le dénigre, qu’on médit de lui en son absence, qu’on le hait bien dans son dos. Mieux vaut donc rester sur ses gardes quant à qui l’on ramène chez soi, ça peut coûter une réputation qui dans ce quartier fait partie des premières nécessités pour la survie. Ça fait pourtant quelques années qu’elle vit ici mais elle restera à jamais une nouvelle venue des moins respectables, une jeune masseuse qui vit toute seule et qui travaille la nuit. Pourtant elle se fait discrète, ne dit mot sur rien ni personne. Mais ici rester silencieux est suspect. Si on ne parle pas de soi ou d’un autre, c’est bien qu’on a quelque chose à cacher...

Quand la lumière est revenue elle s’est quelque peu assombrie et j’ai vite senti qu’il était temps de foutre le camp. Je suis rentré à l’hôtel un peu plus tard dans la nuit, soulagé de retrouver un bon lit, des draps propres sentant encore la lessive, des lampes à lumière tamisée, un bureau sur lequel des lectures m’attendaient, un grand miroir, une table de chevet et la fameuse télé, que je regardais éteinte, perplexe d’avoir le pouvoir de choisir de l’allumer ou pas.

Comment trouver le sommeil à présent ? Faute de dormir, je me suis mis tout à coup à lui parler à voix haute comme si elle était là, comme si nous venions de finir de baiser, sorte de confidence sur l’oreiller de notre première nuit manquée. Je me suis confié à son absence jusqu’à trouver les mots que je n’aurai pas su dire à ses côtés au moment de payer :
— Ce sale mouton que tu ne cesses à présent de me demander, je vais finir par l’égorger tant il me sort par les yeux et par le porte-monnaie ! Je m’apprête même à en faire un méchoui sur les braises de ma colère, de ma honte d’être avec quelqu’un dans ton genre ! Ne te sens-tu pas quelque gênée de quémander ainsi une télé contre un peu de ton amour ? Es-tu à ce point dénué de toute dignité ? Ta misère n’excuse pas tout ! Merde ! Comment oses-tu dire à haute voix et sans sourciller de telles absurdités ? Achète-moi la télé ! Achète-moi la télé ! Non mais te rends-tu comptes après une phrase pareille combien je me sens ridicule de te désirer ?!

J’aurais pu m’arrêter ici, raturer avant même de l’écrire qu’il était prêt à mentir, qu’il a menti lui laissant croire, sans mot dire, qu’un possible existait entre eux. J’aurais pu faire semblant d’oublier cette dernière nuit où seul dans sa chambre d’hôtel, il avait envie, envie de passer quelques heures de sueur, de salive, de larmes, de joies... de nécessités. Il aurait pu ne pas lâchement l’appeler au beau milieu de la nuit, elle qui déjà pionçait, là-bas, chez elle, dans ce trou à rat où il s’était juré la veille de ne jamais revenir. Elle aurait pu ne pas le rejoindre sur un banc des bords du fleuve où les quelques passants encore éveillés regardaient l’air suspect ce couple dépareillé assis là où personne ne s’assoit à cette heure-ci. Ils auraient pu tomber de fatigue, ne plus avoir la force de partir à la recherche d’une de ces chambres improbables perdues au cœur d’un quartier éloigné histoire de n’être vu de personne. Ils auraient pu ne pas y dormir, ne pas y baiser. Ils auraient pu, en effet.

Bientôt trois heures du matin. C’est à peu près à cette heure-là qu’il pose sa main sur la sienne comme pour lui venir en aide, comme pour lui apprendre et puis la laisser faire parce qu’elle le fait déjà mieux toute seule... et puis sa bouche se met à descendre, elle ne prête pas attention au nombril, elle descend, le caresse, le lèche, l’exaspère. Quel pénible et gracieux supplice elle commence là...

... c’est bon ? Oui, c’est bon. Bon à en devenir insupportable.

Leurs peaux sont aussi moites que les murs de la chambre. La sueur les fait ruisseler d’ombre et de lumière, elles disparaissent dans le noir ou luisent de mille perles selon les mouvements de leurs corps. Et c’est de tout son poids qu’il l’écrase, qu’il l’étouffe, comme pour se confondre en elle. À présent plus de mots, seulement des cris à contenir. Et le souffle. Le souffle de chacun qui se confesse, s’accélère, comme si un sanglot approchait. Elle ne le quitte plus des yeux, le regarde se cacher derrière ses paupières, dans les ténèbres où elle le fait jouir. Elle ne voit même plus l’homme, elle ne voit plus que lui, lui dont le masque tombe peu à peu, dans la langue qui les sépare.



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C’est la première fois que se publie dans la Revue, généralement plus habituée à la poésie, un texte de fiction. J’ai voulu au départ l’endroit ouvert à toutes les formes et à tous les auteurs qui m’interpellent. Or, il se trouve que je suis les pérégrinations d’Anh Mat depuis un moment déjà, bien que pas aussi régulièrement que je le voudrais, via son blog les nuits échouées, sensible que je suis à cet univers qui l’est tout autant. J’y trouve, en fonction des rubriques (Madame T. , Monsieur M., Les carnets de Mathias...), la douceur d’une prose délicate et sèche, presque durassienne, mais aussi des textes plus bruts, plus directs, ou plus autofictionnels que fictionnels. L’écriture d’Anh Mat invite au voyage — et je ne parle pas ici de dépaysement, pas plus que d’exotisme, car il ne s’agit pas de cela, mais de déplacements intérieurs, parfois imperceptibles, mais qui prennent sens dans leurs continuité même. Il s’agit, par ce mouvement, et c’est là que cette écriture rejoint le poétique — mon univers de référence, si j’ose dire —, de capter l’infra-visible, de révéler ce qui échappe à l’œil seul. Même s’il suffit pour cela de tourner autour de soi, de voyager autour de sa chambre. Il interroge de façon habile, à travers sa longue insomnie, à travers son propre et permanent voyage, intérieur, extérieur, les conditions d’émergence de l’écriture. Ce cheminement assidu, obstiné et nécessaire.








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