L’avancée | soliloque #1

samedi 7 mars 2015, par Jean-Marc Undriener


Première partie du texte que je dirai/lirai à la Médiathèque de Bourgoin-Jallieu le 20 mars 2015, à partir de 20h30 (plus d’infos ici). On trouvera des traces préhistoriques de ce texte à cette adresse et à celle-là.

I

On parle un peu comme on respire

On parle et on respire noir
noire est la base, noire est l’origine.

Dehors la lumière claque par endroits
mais c’est dehors
c’est au-delà
c’est plus loin.

Ici c’est noir.
Noir comme la base, noir comme l’origine.

Dehors, la lumière dissipe les doutes, peut-être
mais c’est dehors
c’est au-delà
c’est plus loin.

Dehors, la lumière dissipe les doutes, peut-être
mais trop de lumière tue, ça on le sait.
Alors dedans on noircit à vue d’œil

Parce qu’ici c’est noir
C’est noir à la base, c’est noir dès l’origine.

II

On respire un peu comme on marche

On respire et on marche à petit feu

Moins sûr de son pas, moins sûr de son souffle,
un peu plus en miettes, un peu plus effrité.

Le corps un peu moins dense sous les mots
ces mots qui vous arrachent la gueule au passage
ceux-là même qui l’ont mangée, la gueule.

On respire et on marche avec le vide au-dessous
on est là sur le fil – funambule,
on peut tomber dans le trou creusé, dans le fossé,
dans la fosse.

III

On marche un peu comme on parle

On marche et on parle en travers du temps
un peu à rebours, un peu pour rien.

Dans la tête ricochent les cailloux de mots.
Cailloux de mots dans un caillou de tête,
dur mais instable.

On ne comprend pas tout de cette façon de marcher et de parler.
Sans doute parce qu’on n’avance pas.
Sans doute parce qu’on n’avance à rien,
Qu’on aspire à rien d’autre qu’à vivre lent,
lent, lesté du poids de soi.

IV

On parle un peu comme on parle

et on parle, et on parle...
On meuble de mots des nuits et des nuits d’encre noire.

La nuit encore, et toujours la nuit
la nuit ferme, fermée, refermée, repliée sur son noir.

Là, dans ce noir de nuit noire,
dans cette nuit lavée de noir,
dans cette nuit lavée de ce noir sale
par l’ombre sale des gens gris.

Ces gens qui parlent, parlent
et qui marchent, marchent... [[Certains auront reconnu la référence, plutôt le clin d’œil, au texte de Fred Griot intitulé tout leur noir, auquel cette première partie de L’avancée faisait inconsciemment écho au moment de sa première rédaction vers 2010, lorsque l’ensemble s’intitulait encore autre part noir.

VI

On parle un peu comme on marche

On parle et on marche un peu de travers, un peu salement
un peu en direction de nulle part,
de rien, de personne.

Avec la ville collée aux pieds, tassée dans les bottes
on parle et on marche dans la chaleur noire.

On voit des gens – là, là et là.
On ne leur parle pas, on écoute juste.
On écoute leurs pas et le trottoir sous leurs pas.

On écoute leurs voix maigres
loin

on entend leurs corps
loin

leurs corps encrés de nuit
loin

les corps couverts de noir
loin

leurs corps hachurés de noir dans la nuit dense
loin

VII

On entend un peu comme on marche

On entend et on marche mal et de loin
les voix loin, les cris loin, les voix mal.

Et tout ce noir qui tombe
sale et fade comme une pluie d’encre
cette pluie noire dans la nuit dense.

C’est une excuse pour ne plus sortir,
c’est une excuse pour rester là
dans la chaleur de ce noir à soi,
dans tout ce noir dedans
dedans lequel on se noie.

C’est une excuse pour ne plus respirer
un excuse pour pouvoir pendre au bout
mais au bout de quoi ?
au bout de quel fil ?

On est là – funambule
coincé au milieu de rien
perdu au centre de son propre vide.

VIII

On respire un peu comme on entend

On respire et on entend
de moins en moins à mesure qu’on se retient
parce qu’on se retient et qu’on se réduit
parce qu’on réduit à rien le déjà peu
parce qu’on s’écourte dans cette langue de rien

dans cette langue morte
dans cette langue lourde
dans cette langue de lendemains lourds
dans cette langue lourde d’épaisseurs lourdes
dans cette langue traversée de toutes parts
dans cette langue trouée de mots imprononçables

mais – plus loin que cette langue
on ne voit pas.

Non, on ne voit pas.

IX

On marche un peu comme on respire

On marche et on respire au même rythme
c’est à dire sans.

On s’accroche à sa nuit comme on peut
avec la peur toujours logée là
collée à la tripe.

La peur de ne pas exister,
la peur de mal exister.

Et on marche et on a peur
et on a peur le soir là – seul
et on a peur de soi-même
et on a peur de soi-seul.

X

On respire un peu comme on parle

On respire et on parle mal,
définitivement mal.

Mal –
à mesure qu’avance le soir au-dessus du vide
à mesure qu’avance le vide dans les mots
à mesure que les mots rentrent et qu’ils sortent
à mesure qu’ils tuent à force de vouloir
rentrer et sortir, tous ces mots.

On a peur , on a juste peur,
et on respire tout ce noir
et on a peur.

Tellement peur.

Peur.









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