L’avancée | soliloque #2

samedi 7 mars 2015, par Jean-Marc Undriener


Deuxième partie du texte que je dirai/lirai à la Médiathèque de Bourgoin-Jallieu le 20 mars 2015, à partir de 20h30 (plus d’infos ici). La première partie est juste là.

À l’heure où je relis ces quelques lignes,
je ne sais plus exactement ce qu’elles signifient
ce qu’elles veulent dire, ni même qui les a écrites.
J’ai l’impression de lire un « petit traité de mes états d’âme antérieurs »
un traité qui sent la poussière, la rancœur, le fiel, la vieille bile.

À l’heure où je relis ces quelques lignes,
Je ne sais plus trop de quel nom je dois les signer.
Je ne sais plus de qui je parle, au nom de qui je parle
Je ne sais plus au nom de quel nom je parle.

Je ne sais plus exactement si ce nom est le mien
ou celui d’un autre qui dit je aussi et parfois on
Je ne sais plus exactement si ce on c’est bien moi
ni si je suis bien ce je.

J’avance, j’avance et tant que j’avance,
je peux écrire n’importe quel nom
écrire n’importe quoi
je suis n’importe qui
j’importe peu.

Je voudrais me dire que j’aime encore
et que je peux encore aimer
que j’ai aimé autre chose que moi
que j’ai aimé autrement que par accident
mais –

Je vis dans ce corps qu’on m’a donné
un corps trop grand, un corps trop lourd
un corps trop maladroit.

Et dedans ce corps il y a un cœur qui marche mal.
La preuve : une fois sur deux, il s’arrête

Je vis donc dans ce corps qu’on m’a donné,
dans ce corps que je n’ai pas choisi
pas plus que je n’ai choisi cette tête au sommet,
cette tête qui pense et qui n’est pas ma tête,
ou alors : qui est ma tête mais une tête qui pense aussi
quand je ne pense pas, quand je ne veux plus penser.

Cette tête qui pense mal quand elle pense
toute seule même quand je ne pense pas.

Je regarde tout ça de loin
assis dans le fond de mon terrier.

La vie est dehors. Il paraît que la vie est dehors. Oui.
Il paraît qu’il faut voir ça et qu’il faut sortir pour voir ça.
Il paraît qu’il y a des gens et des visages et des corps plus ou moins chauds
et des mots plus ou moins creux qu’on s’échange
Bonjour ça va ? Oui, ça va. Sale temps n’est-ce pas ? Un temps de chien, oui.
Il n’y a plus de saisons.


Ces mots-là... et il y a d’autres mots qu’on garde pour soi
d’autres mots qu’il vaut mieux garder pour soi
parce que personne ne peut comprendre
ce je qui parle de on ni ce on qui dit parfois je.
Non, ça, personne ne peut comprendre.

La vie est donc dehors.
Peut-être pas si hors de portée que ça, au fond.
Il faut voir. Il paraît qu’il faut voir ça, qu’il faut en être
mais on se renferme si facilement,
on se replie si vite sur l’illusion de soi – et on rêve, et on rêve
et on cause tant, et on cause toujours.

Mais moi, moi je ne veux plus rêver ni causer.
Moi, je veux avancer. Je veux juste avancer.

J’avais cru pourtant être arrivé
plus ou moins quelque part.
Être arrivé au bout, sans savoir au bout de quoi
Au bout, oui. Peut-être au bout de soi, à bout de moi.

Mais le bout, ce bout-là, c’est forcément le début d’autre chose
le bout c’est toujours ça : un début et une fin. Une fin et un début.

Alors j’avance, j’avance et j’ai peur.
Maintenant j’ai peu. J’ai peur de ne plus avoir le temps
J’ai peur de ne plus pouvoir rien commencer
et j’ai peur alors de plus pouvoir rien finir.

À un moment donné, tout ça m’avait échappé.
Tout ça m’avait glissé entre les doigts, m’était tombé des mains.
Ma propre vie allait me quitter. Elle était à terre.
Alors je me suis baissé, je l’ai ramassée.
J’ai ramassé ma vie, je l’ai enfilée, et j’ai décidé d’habiter
de nouveau à l’intérieur. À l’intérieur de ma vie.

J’ai décidé d’avancer, alors j’avance, j’avance, oui,
parce que j’avançais trop souvent comme on avance
quand seule avance la tête mais qu’elle avance dans un mur.

Je me dis parfois comme ça
qu’on est venu au monde sans mobile apparent,
sans aucune raison valable : condamné à vivre et puis c’est tout.
Condamné à avancer. Un point c’est tout.

Depuis un moment déjà, je vis à crédit. Je paye ma dette.
Je vis l’espoir au ventre, mais l’espoir de quoi ? Aucune idée.
J’attends l’heure, j’attends mon heure mais elle ne vient pas.
J’attends l’heure mais c’est toujours trop tôt ou trop tard.
Je suis toujours en avance ou en retard. Comment savoir ?

Parce qu’après, c’est l’heure des comptes, l’heure des bilans comptables :
Il faut rembourser le crédit, le prêt, l’avance sur espoir.
Cette avance qu’on s’était vu consentir
et dont il faut bien s’acquitter la créance.

Rembourser l’espoir : voilà à quoi ce résume la marche,
et c’est pour ça qu’il faut avancer encore
alors j’avance, j’avance, j’avance...

Je vais me taire, oui, mais pas encore,
pas déjà, pas si vite.

Je veux encore pouvoir forcer les choses,
je veux encore pouvoir violer brutalement
la peur, l’adversité, l’insécurité, la précarité,
ces quatre garces qui m’en veulent, et qui me courent après,
Et qui tendent vers moi leurs bras maigres, noueux,
dans le but d’étrangler quelque chose à l’intérieur.

Ces garces qui ne s’offrent jamais en échange de rien,
je veux leur faire face, leur donner ce qu’elle veulent
et le reprendre ensuite au creux de leur ventre.
La peur, l’adversité, l’insécurité, la précarité,
Garces.

On m’a dit qu’il y avait un prix à payer pour vivre ici,
pour vivre maintenant, pour vivre parmi vous, pour vivre... tout court.

On m’a dit qu’il y avait un prix à payer pour vivre droit,
qu’il y avait un droit d’accès, un droit d’entrée, des frais de séjour
une taxe sur le bonheur à long terme, un impôt forcément trop lourd.
Je ne sais plus qui l’a dit, mais il ou elle l’a dit. Je l’ai entendu.

Mais moi, je n’ai pas les moyens de payer.
Il me reste en poche un peu d’avance, mais pas assez.
Il me reste surtout dans le dos cette fatigue d’être debout malgré tout,
et dans les jambes, dans les pieds, tout le poids de la marche,
toute la difficulté à suivre la ligne, à longer le fil,
à essayer de faire comme tout le monde.

Il était écrit quelque part qu’une fois le temps imparti écoulé
personne ne viendrait retourner le sablier.
Je ne sais plus où j’ai lu ça, d’ailleurs, peut-être que je ne l’ai pas lu,
peut-être que je me suis simplement contenté de l’écrire.

Peut-être que maintenant il n’y a plus rien à craindre.
Mais s’il n’y a plus rien à craindre,
il n’y a sans doute plus grand chose à espérer.

Peut-être que maintenant je peux avancer tranquille
sur le peu de chemin qui s’étire devant moi,
il n’y a plus de danger. Il n’y a plus de désir non plus,
mais j’avance, j’avance comme si je refusais d’y croire.

Il a manqué quelque chose mais je ne saurais dire quoi.
De la chance ou de l’envie ou des moyens, ou tout ça à la fois.

On se sent un peu coupable. Et quand le sommeil ne vient pas,
on tourne et on retourne ça dans sa tête
et on tourne et on retourne le corps dans le creux du lit,
et le corps s’use à force de se tourner et se retourner sur lui-même,
et la tête, pourtant boursouflée de questions, devient de plus en plus vide.

Je me souviens d’avoir grandi tordu et que, peu à peu,
le corps est devenu trop grand, trop lourd, trop maladroit
pour suivre la marche, pas adapté, pas prévu pour ça, pas disponible.
C’est encombrant, un corps comme ça, pour avancer.
Il pèse, le poids de tout ce je.

Mais j’avance, j’avance encore, juste un peu et après ça, promis,
c’est fini, je m’arrête. J’arrête. De toute façon, on dirait bien qu’après ça,
il n’y a plus grand chose et qu’après ce pas grand chose il n’y plus rien.
Alors j’avance. J’avance tant que je peux encore avancer.

J’avance courbé face à ce qui pousse à continuer et qui n’a pas de nom.
Il ne s’agit pas de nécessité, non, peut-être que c’est juste l’habitude,
la force de l’habitude et cet espoir stupide d’exister malgré tout.
Cet espoir qui malgré tout ne lâche ni le corps ni la tête.

Exister : et si c’était possible, au fond ?
Peut-être, mais sans avancer on ne saura pas.









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