L’avancée | soliloque #3

samedi 7 mars 2015, par Jean-Marc Undriener


Troisième et dernière partie du texte que je dirai/lirai à la Médiathèque de Bourgoin-Jallieu le 20 mars 2015, à partir de 20h30 (plus d’infos ici). La première partie est juste ici et la deuxième juste là.

Avancer... Oui. Partir... Peut-être aussi.
Mais je pars quand même avec un fort handicap : moi.
Ce moi tordu, ce moi biaisé, et ce moi, c’est moi,
c’est je. Vous savez ? ce je...

Ce je toujours trop loin,
toujours trop de travers,
toujours trop court,
toujours trop mou.

Ce je toujours trop ailleurs,
toujours trop lent,
toujours trop mal,
toujours trop atteint dans son corps
toujours trop grand et toujours trop lourd
et toujours trop maladroit.

Ce je jamais assez là,
jamais assez droit,
jamais assez bon,
jamais assez à l’endroit,
jamais assez entre les plots.

Ce je qui ne va jamais assez bien,
qui ne va jamais assez vite,
que ne va jamais assez loin.
Ce je qui peut toujours mieux faire.

J’avoue. C’est moi. Je pourrais dire que ce n’est pas moi
ou pas vraiment moi mais c’est bien moi. C’est bien je.
Et je n’y est pas pour rien. Non, je n’y suis pas pour rien mais
je ne suis là pour personne.

Prière de ne pas déranger. Je veux rester là. Ici.
Tenir le pavé. Tenir la place. Tenir le siège.
En fait, je ne veux pas partir. Non, pas partir.

Non. Je ne partirai pas de là.
Je ne partirai pas de la comme ça en tous cas.
Qu’on se le dise. Qu’on se fasse passer le mot.

Je ne partirai de là qu’avec les eaux usées.
Je ne partirai de là que lessivé, pas lavé pour autant,
pas propre, pas absout, peut-être, mais peu importe.

Je partirai de là avec toutes mes dents dans la bouche,
et tous mes mots sur le bout de la langue.
Ma langue à sa place et pas dans ma poche.

Je partirai avec les restes, avec tous les restes de moi
les moi qui ont précédé et les moi qui auraient du suivre,
le moi d’avant, le moi d’après, le moi dernier :
celui-là qui vous parle ou un autre, qui ne vous parle plus.

Quelle importance ?

Je partirai de là en emportant tout avec moi – TOUT
le moindre débris, la moindre bribe, la moindre miette.
Tout, vous m’entendez, TOUT !

Je partirai en ne laissant rien, pas même aux chiens.
Je partirai avec tout mon corps boiteux,
mon corps trop grand et trop lourd et trop maladroit.

Je partirai peut-être de là avec trois fois rien dans les mains
mais trois fois d’un rien qui prendrait encore dans les vôtres
trois fois trop de place, alors...

Je partirai avec mon corps pour essuyer dedans mon absence de mains ;
Je partirai sans corps peut-être même, mais avec l’intégrale de mes os ;
Je partirai avec mon trop-plein d’inertie et ma torpeur – peut-être oui

Mais attention ! Je est hors de lui et je suis hors de moi.
et je ne partirai pas de là, non, pas comme ça
qu’on se le dise et qu’on se le répète : je - ne - veux - pas – par - tir !
Non. Non. Non.
Non.

Je veux encore rester là, et passer et repasser même inaperçu
Je veux encore défroisser ce mou dans lequel s’impriment toujours
les mêmes plis et les mêmes mots dans ces plis :
pli des émotions, pli des sensations, pli des impressions.
Des mots. Encore des mots. Toujours des mots.

Alors merde. Merde aux mots, merde à ces mots qui ne libèrent pas,
merde à tous les mots qui ne permettent pas de se libérer, d’avancer,
merde aux mots qui aliènent, merde aux mots sur lesquels on hésite
parce que oui j’hésite – j’hésite si souvent...

J’hésite sur quelle langue, j’hésite sur quelle tête,
j’hésite sur pourquoi, j’hésite sur comment,
j’hésite dur comme fer, j’hésite à trancher
dans tout ce gras, dans toute cette masse qui me sert de paravent.

Au fond peut-être que j’aime sentir le passage lent des mots
entre les parois de la bouche – ou alors non.
...J’hésite.

Peut-être que j’aime sentir quand ça touche, quand ça rebrousse
quand ça rebondit à force de cogner l’os – ou alors non.
...J’hésite.

Peut-être que j’aime quand je ne sais plus ni comment c’est fait
ni dans quel sens ça passe – ou alors non.
...J’hésite.

Je me sens parfois tellement bien aplani, arasé,
tellement bien compressé, égalisé,
tellement bien remblayé, ragréé, unifié,
tellement bien uniformisé...

Tellement que c’en est trop pour pouvoir me révolter
Trop pour pouvoir réagir. Trop pour pouvoir avancer.

Est-ce que c’est grave, docteur ?

Je me sens depuis toujours trop dedans et trop peu au-dehors.
Je me sens depuis longtemps trop loin et trop perdu dans le fond.

Est-ce que c’est grave, docteur ?


Est-ce que c’est grave d’éviter d’être touché par toutes ces mains
simplement parce que je me dis qu’être touché
c’est toujours être trop touché,
c’est toujours être touché de trop près ?

Est-ce que c’est grave, docteur ?

On m’a dit que ce qui mourrait dedans
était inversement proportionnel à ce qui survivait au-dehors.
Je n’ai pas tout compris sur le coup mais j’y ai cru.
J’y ai cru dur comme fer.

J’y ai cru, oui.

J’ai cru un jour pouvoir devenir quelqu’un ou au moins quelque chose
dans cet espace de silence où j’ai grandi seul et tordu
avec mon corps trop grand et trop lourd et trop maladroit.

Je ne comprends pas tout, mais j’y crois.
j’y crois dur comme fer.

Des fois on se pose en catastrophe au milieu des questions
et les réponses ne suivent pas : elles ont explosé en vol.

Et on se sent vide, mais on ne se sent pas plus léger pour autant.
Et on ne sait plus si on doit reculer, avancer,
s’allonger, attendre ou faire le mort.

Et on ne sait plus si faire du sur-place, ou faire comme si de rien.

Et on ne sait plus si on doit bouger ou se pétrifier dans tout ce temps
qu’on n’a plus ni à gagner, ni à perdre.

Et on ne sait plus ce qu’on ronge fil à fil :
si c’est son frein, ou le tissu déjà bien élimé de la conscience de soi.

Et on sait qu’on doit se taire mais on ne sait plus si on peut se taire...
On doit pouvoir se taire, oui, se taire alors
alors

SILENCE.








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