This is the end, beautiful friend

mardi 7 février 2017, par Jean-Marc Undriener

This is the end, my only friend, the end
It hurts to set you free
But you’ll never follow me
The end of laughter and soft lies
The end of nights we tried to die
This is the end


Jim Morrison, The end

CLOV. — C’est ce que nous appelons gagner la sortie.
HAMM. — Je te remercie, Clov.
CLOV (se retournant vivement). — Ah pardon, c’est moi qui te remercie.
HAMM. — C’est nous qui nous remercions. (Un temps. Clov va à la porte.) Encore une chose. (Clov s’arrête.) Une dernière grââce. (Clov sort.) Cache-moi sous le drap. (Un temps, long.) Non ? Bon (Un temps.) A moi. (Un temps.) De jouer. (Un temps, avec lassitude.) Vieille fin de partie perdue, finir de perdre.

Samuel Beckett, Fin de partie


Il y a quelques semaines, j’ai voulu relancer le site. Je l’avais laissé à l’abandon depuis plusieurs mois, ne revenant publier qu’au rythme des publications des Éditions Centrifuges et des nécessités de la promotion, autant dire pas souvent. L’occasion parfois de poser une note ou deux, une traduction ou deux, un article ou deux. J’ai pensé que ça allait repartir. J’ai vraiment pensé que ça repartirait, que ça pouvait repartir. J’étais même retourné sur Facebook pour fêter ça — si j’ose dire —, et (me) faire un peu de publicité au passage, ni vu ni connu.

J’avais donc envoyé une infolettre dans ce sens, le plus sérieusement du monde, pour informer mes (quelques) fidèles lecteurs que les affaires reprenaient. Mais voilà, depuis, je me suis réveillé un matin, je ne sais plus exactement lequel, et une question s’est (im)posée à moi, une question cruciale à laquelle j’ai été — et à laquelle je suis encore — bien incapable de répondre : pourquoi ?

Car oui, pourquoi ? Pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que je tiens boutique ici ? Pourquoi est-ce que je m’évertue à publier des articles, des notes, des photos ? Pourquoi ce site, que je fais vivre avec plus ou moins de constance et de régularité, avec plus ou moins d’envie et de motivation depuis presque cinq ans, existe-t-il encore ? La question n’est pas nouvelle, je l’ai déjà soulevée l’année dernière en des termes similaires. Je peux même dire que cette question, je me la suis toujours posée. C’est même chez moi une espèce de malédiction. Pourquoi s’évertuer à chercher sans cesse à savoir pourquoi ? Il faut croire que je n’ai jamais eu la certitude, la conviction que tout l’air que je brasse ici est nécessaire à ma survie.

Il y a des jours, de plus en plus nombreux, où j’ai envie de disparaître totalement d’Internet afin d’être plus présent au monde réellement vécu. Et cette envie se fait de plus en plus pressante. Ne plus parler de moi, ne plus faire parler de moi, ne plus chercher à ce qu’on parle de moi. Et que ce qui se dira éventuellement de moi à l’occasion de je ne sais quelle parution, s’il doit encore y en avoir [1], finisse par m’échapper définitivement. Ne pas chercher à savoir, non plus, parce qu’au fond : peu importe.

Ma vie est ailleurs, maintenant, et même si quelque chose me coûte dans ce choix, parce que ce n’est pas simple, j’ai l’intuition que je dois le faire. Alors, aujourd’hui, et huit mois après la publication d’un article au titre assez prophétique, la question se pose plus que jamais. Je voulais quand même faire un dernier inventaire avant de mettre la clé sous la porte et de jeter définitivement le bébé avec l’eau du bain, et me laisser le temps de faire les choses proprement, de façon réfléchie.

Je l’ai souvent dit, ici et ailleurs, ma "vie sociale numérique" finit toujours par devenir pesante, et je ne suis pas toujours à l’aise avec ça. Ou plutôt : je ne suis toujours pas à l’aise avec ça. Et vraisemblablement, je ne le serai jamais. Il en va de ce site comme de ma présence sur Facebook. Facebook mon amour... Ça fait sept ans que je ne cesse d’aller et de venir entre tes reins, et définitivement, je n’y arrive pas. J’ai le sentiment que tu réveilles en moi des pulsions contre lesquelles je cherche à lutter. Tout s’y passe bien les premiers temps, il y a comme une euphorie, puis rapidement, les choses dégénèrent. Me sautent aux yeux la vanité de tout ce que tu me proposes, de tout ce que tu me donnes à voir : ces échanges souvent furtifs, creux, stéréotypés, ces gens indignés, satisfaits, en colère, prétentieux, frustrés, heureux ou sarcastiques, ces gens qui sont mon propre reflet que je n’ai pas besoin, pas envie de contempler. Bref.

Concrètement, sur Internet, je me disperse et il me devient impossible de gérer et d’assumer ça. Le temps que je passe ici nuit gravement à l’épanouissement de ma vie spirituelle, et toutes ces "pratiques" numériques sont finalement incompatibles, ou du moins contradictoires, avec la vie, à la fois de prière, de méditation, et de présence au monde – en tant que travailleur comme en tant que bénévole –, que j’ai envie de mener. Une vie que je voudrais vraiment humble et discrète. Privée. Résolument tournée vers le Christ et l’amour des hommes.

Pour le dire simplement, j’ai aujourd’hui d’avantage besoin d’aimer les autres que d’être aimé par eux. Je suis sans doute guéri de pas mal de fissures et de blessures. Et maintenant je me rends compte de ce qui m’a motivé durant toutes ces années à apparaître, à publier, à tenter de faire parler de moi. Le syndrome de tous les gosses qui ont manqué d’amour et d’affection... Alors je laisse ça au passé, et je vais tenter d’aller de l’avant autrement pour le temps de vie qu’il me reste encore à vivre.

Fibrillations a été chronophage au-delà de toute expression et surtout au-delà du raisonnable. Mais il a servi à meubler le vide sidéral qui gangrenait mon existence, et dans une certaine mesure, il a plutôt bien rempli son rôle. L’enjeu n’est même plus de savoir ce que tout ça m’a apporté, ni ce que tout ça a réellement changé dans ma vie. Je le sais déjà. Comme je l’écrivais dans l’article précédemment cité : « ma vie était pourrie avant que ce site n’existe, mais ce site n’y est pour rien dans le fait qu’elle soit moins pourrie à présent. » Ce lieu n’a jamais été qu’une barre à laquelle venir témoigner. Un réseau social à mon usage exclusif.

Il n’y a rien à regretter, et rien de négatif ne se dégage de cette expérience, bien au contraire. Il y a eu de beaux moments, de beaux échanges, de belles choses publiées dans la revue. Il y a eu du bon, oui, et aussi des creux, des vides, des colères, des aigreurs, des moments de fatigue, de découragement, de lassitude, mais qui ne sont en rien liés au site lui-même, qui s’en est juste fait l’écho. Fibrillations est un écho de ma vie. Et ma vie est une succession ininterrompue de vagues. Au gré des sautes d’humeurs, des dépressions et des phases d’excitation intenses, je vais, je viens, je pars, je reviens, je repars. Et maintenant je voudrais repartir pour la dernière fois. Il est donc normal que ce site ne demeure pas. Il y a beaucoup trop de traces de moi ici, beaucoup de choses finalement trop intimes pour que je les y laisse. Je n’ai plus besoin non plus de regarder en arrière pour me rappeler de qui j’ai été. J’ai envie de tourner la page.

Je n’ai jamais eu le projet ou le désir de laisser quoi que ce soit derrière moi. Ce site fut une belle aventure, mais comme toute aventure, elle n’a pas vocation à s’inscrire dans le temps. Car ce n’était qu’une aventure. Rien de ce qui m’appelle à présent n’a besoin d’être raconté, d’être étalé. Rien n’est suffisamment important pour que je vienne désormais le raconter ici.

Pour finir, je tiens simplement et sincèrement à vous remercier d’avoir été là, pour certains depuis le départ, d’avoir été "mes" lecteurs et témoins, d’avoir donné de l’écho à ce site et, partant, de lui avoir permis d’exister si longtemps. Je vais le laisser ouvert jusqu’au mois de mars, le temps que chaque contributeur puisse récupérer ce qui lui appartient, et après ça, rideau.

À bientôt, sous d’autres cieux.

Jean-Marc Undriener, le 7 février 2017





# NOTES

[1En réalité, il y en aura deux cette année, une très bientôt, antichambre, aux éditions Faï fioc, une autre à l’été, angle mort, aux éditions La tête à l’envers. À suivre, donc. Après, je ne sais pas




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